top of page
Les feuilles de bambou
Capture d’écran 2025-02-11 à 15.14.23.png
 
 
 
 

 

 
Premier Ministre:
La situation est grave

​​Ministre de la Justice:

Grave est la situation
Ministre de l'Intérieur:
Situation... la... grave... comme vous dites, Monsieur le Premier Ministre.
Premier Ministre:
Monsieur le Ministre de l'Intérieur, où en sommes nous ?

Ministre de l'Intérieur:

La rébellion gagne du terrain, c'est sûr.
Ministre de la Justice:
Il faut tous les pendre.
Ministre de l'Intérieur:
Monsieur le Ministre de la Justice, il y a un problème. Avant de les pendre, encore faudrait-il les arrêter.
Premier Ministre:
Très juste... ce qui pose une seconde question: peut-on arrêter tout le peuple ?
---
Premier Ministre:
Peut-ont imaginer une situation dans laquelle il n'y aurait plus de peuple ?
Ministre de la Justice:
Si elle est imaginaire... oui !
Premier Ministre:
Vous décapitez le peuple d'un coup, d'un sol... et nous, alors ?
Ministre de l'Intérieur:
Nous... quoi ?
Premier Ministre:
Faisons-nous partie du peuple ?
Ministre de la Justice:
Non, bien sûr.
Premier Ministre:
Cependant, qu'est-ce qu'un ministre sans peuple à administrer ?
Ministre de l'Intérieur:
C'est un ministre sans sens... je veux dire...sans essence.
Ministre de la Justice:
Sans carburants ?
Ministre de l'Intérieur:
Mais non ! Sans essence... dans le sens philosophique du terme.
Ministre de la Justice:
Sans essence dans le sens ? Votre discours n'a pas de sens, mon bon.
Ministre de l'Intérieur:
Mon cher collègue, je me demande parfois si la justice y a bien gagné de vous avoir à sa tête.
Ministre de la Justice:
Laissez ma tête tranquille. Je vais faire encore un cauchemar... pire de l'autre.
Premier Ministre:
Messieurs, Messieurs, nous nous égarons. Je dmandais ce que pouvait être une ministre sans peuple. Monsieur le Ministre de l'Intérieur, vous avez répondu de façon peu claire. Il faut bien admettre que ce ministre-là n'avait pas d raison d'être.
Ministre de la Justice:
Cette fois, j'ai saisi.Au mois, vous, on vous comprend.

Premier Ministre:

C'est pourquoi je suis Premier Ministre et que (tournant la tête vers le Ministre de l'Intérieur) vous, mon cher, vous n'êtes que Ministre de l'intérieur. Pas de peuple, pas de ministre.

Ministre de l'Intérieur:

Laissons donc tomber la décollation populaire. Si je vous suis bien, d'une certaine façon, nous dépendons du peuple.
Ministre de la Justice:
D'une certaine façon seulement... surtout avant d'être élus.
Ministre de l'Intérieur:
Ça tombe bien, les élections sont pour demain.
Ministre de la Justice:
Demain ?
Ministre de l'Intérieur:
Enfin... pour bientôt. Qu'allons-nous faire ?
Premier Ministre:
Je propose que nous soyons élus à 75 % des suffrages exprimés. Ça assoit son bonhomme et s'est tout de même plus démocratique que les 95 % de la dernière fois.
Ministre de la Justice:
Vous avez raison sauf sur un point: l'opposition va se gausser en soutenant que nous avons perdu 20 points
Ministre de l’Intérieur:
Et il n'en faut pas plus pour créer du désordre. J'ai horreur du désordre.
Premier Ministre:
N'oublions pas, en outre, qu'au vu des résultats des élections précédentes, ils ont poussé des cris d'orfraie et que les instances internationales ont menacé d'envoyer des observateurs.
Ministre de la Justice:
Sale coup pour la fanfare. Vous n'envisagez tout de même pas des élections libres, justes et honnêtes ? Nous allons droit au casse-pipe.
Ministre de l'Intérieur:
Je vois ça d'ici. Le Premier Ministre est renvoyé à ses chères études avec 0,01 % des voix.
Premier Ministre:
Il n'est pas interdit de voter pour soi.
Ministres de la Justice:
Alors que faire ?
Premier Ministre:
J'ai un plan
Ministre de l'Intérieur:
Nous voilà bien !
Premier Ministre:
Je vous en prie !... Soyons réalistes. Un: nous sommes pour ainsi dire contraints de jouer le jeu. Deux: nous n'avons aucune chance d'être élus. Trois: il faut trouver une solution.
Ministre de la Justice:
Monsieur le Premier Ministre, je reconnais bien là votre sens aigu de la synthèse. Il ne reste plus qu'à la trouver... cette solution.
Premier Ministre:
Je l'ai.
Ministre de l'Intérieur:
Aïe, aïe, aïe !
Premier Ministre:
Je préfère n'avoir rien entendu... Changeons la donne. Le Président précédent était élu pour inaugurer les expositions florales. Établissons qu désormais, c'est lui qui nommera les ministres.
Ministre de la Justice:
N'importe président, aussi malhonnête soit-il, nous enverra promener... après tout ce que nous avons fait.
Ministre de l'Intérieur:
Sans compter tout ce que nous n'avons pas fait.
Premier Ministre:
Choisissons un candidat adapté à la situation.
Ministre de la Justice:
Que voulez-vous dire ?
Premier Ministre:
Prenons-le muni d'une tête d'honnête homme irréprochable, mais tout à fait imbécile.
Ministre de l'Intérieur:
Pourquoi ?
Premier Ministre:
Parce que nous pourrons le manipuler à notre aise, lui faire croire que nous sommes indispensables et lui faire décider ce que nous voulons.
Ministre de la Justice:
(soudain exalté) De plus... de plus... 'est lu qui portera la responsabilité de nos actes.
Ministre de l'Intérieur:
Même si je m'achète sur les font publiques cette limousine qui em plait tant `
Ministre de la Justice:
Une rouge ?
Ministre de l'Intérieur:
Je préfère jaune citron... c'est plus original.
Ministre de la Justice:
Il suffira dans cas de problème de dire que c'est un cadeau personnel du Président, que vous avez été contraint et forcé de l'accepter pour ne pas le désobliger.
Ministre de l'Intérieur:
Je la commande de suite.
Premier Ministre:
Attendez le lendemain des élections. Un peut de tact tout de même.
Ministre de l'Intérieur:
Mais où trouverons-nous l'homme providentiel ?
Premier Ministre:
C'est précisément toute la difficulté.
Ministre de la Justice:
Vous voyez ce type là-bas ?
Ministre de l'Intérieur:
Ce pauvre minable ?
Premier Ministre:
Quel hasard extraordinaire, si c'était lui !
Ministre de la Justice:
Là, mon cher, vous poussez un peu.
Premier Ministre:
Attendez ! (À Victor Lenain) Hep!... Hep ! Hé, l'homme !
Oui, vous ! Approchez, mon brave !
Victor Lenain:
Monsieur !
Premier Ministre:
Vous ne me reconnaissez pas ?
Victor Lenain:
Ma foi...
Ministre de l'Intérieur:
Il est parfait.
Ministre de la Justice:
Vous ne savez pas qui nous sommes ?
Victor Lenain:
Des gens bien honnêtes, certainement.
Premier Ministre:
Vous ne suivez pas les nouvelles politiques ?
Victor Lenain:
Oh, moi... je n'y connais rien. Il faut laisser faire les gens qui savent.
Ministre de l'Intérieur:
C'est une perle.
Premier Ministre:
Cependant, vous êtes un citoyen... comme les autres.
Victor Lenain:
Bien modeste, Monsieur, bien modeste.
Premier Ministre:
Allons, allons ! Vous allez voter quand même ?
Victor Lenain:
Je dois avouer à ma grande honte que non. Ces affaires sont si compliquées.
Ministre de l'intérieur:
Le rêve !
Premier Ministre:
Et les élections ? Vous allez élire vos représentants... non ?
Victor Lenain:
Comment ferais-je pour choisir ? Voyez-vous, je me dis que s'ils se trouvent sur un bulletin de vote, c'est déjà un signe de leur compétence. Ils n'y sont pas par hasard.
Ministre de l'Intérieur:
Celui-là, il ne faut pas le lâcher.
Ministre de la Justice:
(à l'oreille du Premier Ministre) Me permettez-vous, Monsieur le Premier Ministre ?
Premier Ministre:
Si vous voulez, allez-y, mais ne manquez pas votre coup.
Ministre de la Justice:
(sèchement, à Victor) Avez-vous déjà été condamné ?
Victor Lenain:
Oh oui, Souvent, Monsieur.
Ministre de l'Intérieur:
Zut Alors !
Ministre de la Justice:
Et à quoi avec-vous été condamné ?
Victor Lenain:
À me lever tous les jours très tôt, à me faire constamment houspiller par ma Cheffe de Service, à me contenter de peu, à ne pas marcher sur... enfin... dans... vous voyez ce que je veux dire..., à veiller sur mon cholestérol, à ne boire que de l'eau, à ne plus fumer. De toute façon, avec le taxes, je n'ai plus les moyens.
Ministre de la Justice:
Nom ?
Victor Lenain:
Lenain.
Ministre de la Justice:
Prénom ?
Victor Lenain:
Victor.
Ministre de la Justice:
Prénom du père ?
Victor Lenain:
On ne sait pas.
Ministre de la Justice:
Prénom de la mère ?
Victor Lenain:
Elle n'en a plus.
Ministre de l'Intérieur:
(ravi) Un orphelin.
Ministre de la Justice:
Âge ?
Victor Lenain:
Indéterminé.
Ministre de la Justice:
Comment ?
Victor Lenain:
Ma Cheffe de Service dit toujours: "Lenain, vous êtes sans âge. Votre tête est tellement inexpressive qu'on ne sait pas si vous êtes vieux ou jeun."
Ministre de la Justice:
Profession ?
Victor Lenain:
Employé de bureau...enfin... je crois.
Ministre de la Justice:
Vous croyez ?
Victor Lenain:
Quand on dit qu'on a une profession, c'est qu'on a acquis une certaine capacité à l'exercer. Ma Cheffe de Service dit que je n'en ai aucune... Mais qu'est-ce que c'est que cet interrogatoire ? De quel droit me posez-vous toutes ces questions ?
Ministre de l'Intérieur:
Il a même un semblant de caractère.
Ministre de la Justice:
Je vous pose des questions.
Victor Lenain:
Oui.
Ministre de la Justice:
Vous y répondez ?
Victor Lenain:
Oui.
Ministre de la Justice:
Où est le problème ?
Victor Lenain:
Je ne sais pas.
Premier Ministre:
Mon Ami, aimez-vous votre Cheffe de Service ?
Victor Lenain:
Ah non alors !... Oh, pardon ! Je ne devrais pas dire ça, je ne devrais même pas le penser.
Premier Ministre:
Mais si, mais si. Voudriez-vous en être débarrassé ?
Victor Lenain:
De ma Cheffe de Service ?
Premier Ministre:
D'elle-même.
Victor Lenain:
C'est impossible.
Premier Ministre:
Et pourquoi ?
Victor Lenain:
C'est ma Cheffe de Service.
Premier Ministre:
En voilà une raison ! Si je vous offrais, moi, une occasion de vous en débarrasser ?
Victor Lenain:
Vous ?... Comment ?
Premier Ministre:
En changeant de profession.
Victor Lenain:
Mais, je ne sais rien faire d'autre.
Ministre de l'Intérieur:
Celle à laquelle nous pensons ne nécessite aucune formation.
Victor Lenain:
Ça, c'est embêtant.
Ministre de l'Intérieur:
Quoi donc ?
Victor Lenain:
J'en ai une, moi, de formation et vous n'en voulez aucune.
Premier Ministre:
(fort et solennellement) Lenain Victor, debout !... Lenain Victor, la patrie a besoin de vous.
Victor Lenain:
De mois ?
Premier Ministre:
Oui ! Lenain Victor, la patrie a besoin de vous.
Victor Lenain:
De moi ?
Premier Ministre:
Oui ! Lenain Victor, vous êtes un homme, un vrai, un citoyen, un vrai.
Ministre de l'Intérieur:
Une poire, une vraie.
Premier Ministre:
Je suis le Premier Ministre.
Victor Lenain:
(riant) Et moi, le Président de la République.
Ministre de l'Intérieur:
Pas encore !
Ministre de la Justice:
Mais, ça ne saurait tarder.
Ministre de l'Intérieur:
(confidentiellement à Victor Lenain) C'est vraiment le Premier Ministre.
Victor Lenain:
(stupéfait) Non ?
Ministre de l’Intérieur:
Si !
Victor Lenain:
Alors ça !
Premier Ministre:
La patrie est en danger.
Victor Lenain:
À bon ?
Premier Ministre:
Seul un homme tel que vous peut la sauver.
Victor Lenain:
Vous rigolez ?
Ministre de l'Intérieur:
Vous trouvez qu'il a une tête à rigoler, vous ?
Victor Lenain:
Pas vraiment.
Premier Ministre:
Nous sentons tout de suite en vous voyant que vous avez l'étoffe qui convient.
Victor Lenain:
Vous parlez de mon pardessus ?
Ministre de la Justice:
Non, de votre aura.
Victor Lenain:
De quoi ?
Ministre de la Justice:
De votre aura.
Victor Lenain:
J'aura quoi... j'aurai quoi ?
Ministre de la Justice:
Vous aurez la gloire, vous aurez la puissance, la renommée, là reconnaissance du peuple.
Ministre de l'Intérieur:
Sans compter les avantages matériels.
Victor Lenain:
J'aurai une nouvelle machine à écrire ?
Ministre de l'Intérieur:
Tout un secrétariat.
Victor Lenain:
Tout un... ?
Ministre de l'Intérieur:
Absolument.
Victor Lenain:
Que devrai-je faire ?
Ministre de la Justice:
Obéir.
Victor Lenain:
Pas de problème, je sais. (On commence à attendre du bruit au loin.) Qu'est-ce que c'est ?
Ministre de l'Intérieur:
Le peuple qui se révolte.
Victor Lenain:
Pourquoi ?
Premier Ministre:
Aller savoir... Le peuple est versatile. Un jour, il veut ceci, un jour il veut cela. Un jour, il acclame celui-ci, un jour, il vomit celui-là.
Ministre de l'Intérieur:
(prenant le un bras de Victor) Venez, Monsieur le Président, il faut vous mettre à l'abri.
Victor Lenain:
Quel Président ?
Ministre de l'Intérieur:
Vous, Monsieur le Président.
Victor Lenain:
Moi ?
Ministre de la Justice:
N'allez-vous pas un peut vive, cher collègue ?
Ministre de l'Intérieur:
À peine. Quand le peuple verra sa tête d'abru... d'honnête homme, il l'élira à coup sûr. C'est dans la poche.
Victor Lenain:
Dans la poche de qui ?
Premier Ministre:
Ça, Monsieur le Président, c'est une autre affaire.
 
...
Ministre de l'Intérieur:
Dans quelques instants, nous connaîtrons le résultat des élections.
Premier Ministre:
Monsieur le Ministre de l'Intérieur, qu'avez-vous décidé ?
Ministre de l'Intérieur:
Victor Lenain, 87 %, Juan Fernandez, 23 % et Élodie Montaldo, 13 %.
Ministre de la Justice:
Il y a un petit problème.
Ministre de l'Intérieur:
(vexé et persifleur) Quel problème, monsieur le Ministre de la Justice ?
Ministre de la Justice:
Comment allez-vous justifier les 123 % de votants ?
Premier Ministre:
N'oublions pas, chers collègues, que notre peuple a un sens civique très développé.
Ministre de la Justice:
Certes, Monsieur le Premier Ministre, certes...mais... tout de même... vis-à-vis de l'étranger...
Premier Ministre:
Nos affaires de concernent pas l'étranger.
Ministre de la Justice:
Où avez-vous trouvé ce Juan...
Ministre de l'Intérieur:
Fernandez.
Ministre de la Justice:
En effet.
Ministre de l'Intérieur:
C'est le mari de la femme de ménage de ma fille.
Ministre de la Justice:
Et si le peuple l'avait élu ?
Ministre de l'Intérieur:
Vous plaisantez, cher ami ?
Ministre de la Justice:
Tout à fait.
Ministre de l'Intérieur:
Coquin va !
Premier Ministre:
Et l'autre, là... Montaldo ?
Ministre de l'Intérieur:
Elle n'existe pas.
Premier Ministre:
Vous dites ?
Ministre de l'Intérieur
(très fier de lui) Je l'ai inventée. Je trouve le nom joli.
Ministre de la Justice:
Dites donc... vous n'y allez pas un peu fort ? Si la presse s'en mêlait ?
Ministre de l'intérieur:
(vexé) La presse, cher collègue, c'est moi.
Premier Ministre:
C'est juste. Je pense néanmoins que si les pourcentages pouvaient tutoyer les 100 %... la crédibilité... la vraisemblance...
Ministre de l'Intérieur:
Si vous le voulez absolument, Monsieur le Premier Ministre... disons Victor Lenain 87 %... j'y tiens... Juan Fernandez 9 %...
Ministre de la Justice:
9 %, c'est peu.
Ministre de Intérieur:
Le mari de la femme de ménage de ma fille !
Ministre de la Justice:
Effectivement.
Ministre de l'Intérieur:
Reste pour Élodie Montaldo... 87+9 font 96... 100- 96 font 4... 4 % !
Ministre de la Justice:
C'est encore moins.
Premier Ministre:
Il faut bien qu'il y ait un gagnant et des perdants.
Ministre de la Justice:
Oui, mais là, c'est peu... peu.
Ministre de l'Intérieur:
Nous n'allons pas tergiverser des heures.
Premier Ministre:
Vous avez raison... Adopté ! (Au Ministre de l'Intérieur) Mon cher, partez donc chercher notre nouveau président...
Ministre de la Justice:
Monsieur le Premier Ministre, êtes-vous bien certain que le Président Lenain nous sera tout dévoué ?
Premier Ministre:
Aucun doute là-dessus. C'est un crétin complètement bouché. Ah ! Le voici !... Monsieur le le Président, toutes mes félicitations. Vous avez été élu par une confortable majorité du peuple.
Victor Lenain:
Qui ?... Moi ?
Ministre de l'intérieur:
87 %.
Victor Lenain:
Moi... ? Victor Lenain ?... Ils sont fous !
Ministre de l'Intérieur:
Non, Monsieur le Président. Ils sont le peuple. Ils ont le pouvoir de décider ce qu'ils veulent même si c'est n'importe quoi.
Victor Lenain:
Comment ça, n'importe quoi ?
Ministre de la justice:
Monsieur le Ministre de l'Intérieur voulait dire que... dans certaines occasions... on peut croire que le peuple prend des décisions bizarres mais ça n'est qu'une impression, bien sûr.
Premier Ministre:
Monsieur le Président, veuillez vous asseoir. Vous avez des décrets à signer.
Victor Lenain:
Qu'est-ce qu'il dit ce décret ?
Ministre de l'Intérieur:
Vous me nous faites pas confiance ?
Victor Lenain:
Si, mais s'est juste pour savoir.
Ministre de l'Intérieur:
Votre élection a provoqué certains remous dans la populace.Il y a toujours des opposants qui ne comprennent rien à rien. Il faut donc rétablir l'ordre pour repartir sur des bases saines. Votre décision est donc celle-ci: Tout attroupement sur la voie publique de plus d'une personne est interdit.
Victor Lenain:
Ça ne fait plus beaucoup pour un attroupement, ça !
Ministre de la Justice:
(au Ministre de l'Intérieur) Mon cher collègue, pourquoi limiter la règle à la voie publique ?
Ministre de l'Intérieur:
Parce qu'il me semble difficile de la faire respecter dans l'intimité des gens.
Premier Ministre:
De plus, restreindre tout attroupement à une seule personne dans la vie privée poserait rapidement des problèmes de natalité.
Ministre de la Justice:
Très juste.
Ministre de l'Intérieur:
(à Victor Lenain) Vous signez ici.
Victor Lenain:
Voilà !... Monsieur le Ministre de l'Intérieur, veuillez faire arrêter sur le champ le premier Ministre, le Ministre de la Justice et vous même par la même occasion.
Premier Ministre:
(épouvanté) Monsieur le Président !
Victor Lenain:
Vous attroupez, vous êtes trois.
Ministre de la Justice:
Vous êtes avec nous.
Victor Levain:
Alors, coffrez-moi aussi.
Ministre de l'Intérieur:
Mais... je...
Premier Ministre:
Nous ne sommes pas sur la voie publique.
Victor Lenain:
C'est vrai... Il y a encore un problème.
Ministre de l'Intérieur:
Lequel ?
Victor Lenain:
Si vous voulez arrêter ceux qui s'attroupent à plusieurs, vous ne pourrez le faire qu'avec un seul représentant de l'ordre. En aura-t-il le pouvoir ?
Premier Ministre:
Monsieur le Président ! Il est évident que les décisions que vous prenez ne concernent ni les forces de l'ordre, ni les membres de l'exécutif.
Victor Lenain:
Ah bon ! Vous me rassurez.
Premier Ministre:
Voici le deuxième décret.
Victor Lenain:
Il s'agit de... ?
Premier Ministre:
Vous augmentez les impôts, les taxes locales, générales et nationales.
Victor Lenain:
Pour tous ?
Premier Ministre:
Bien sûr que non, Monsieur le Présent. La politique est un art du compromis... du compromis entre les privilèges dont jouissent ceux qui détiennent le pouvoir et les préjudices que subissent ceux qui ne l'ont pas. Nous faisons de la politique, pas de l'arithmétique. Cette augmentation ne concerne bien évidemment que ceux qui n'ont déjà pas les moyens de payer leur dû.
Victor Lenain:
Quelque chose m'échappe.
Ministre de l'Intérieur:
Ce qui fait la force économique des pauvres, c'est leur masse. Un million de fois peu d'argent, c'est plus que cent fois de grosses sommes.
Victor Lenain:
Oui !... Ensuite ?
Ministre de l'Intérieur:
Il est plus vite fait de ruiner un pauvre qu'un riche.
Victor Lenain:
Je ne comprends jours pas.
Premier Ministre:
C'est le de la politique élémentaire, Monsieur le Président. Premièrement, vous devez avoir assez de pauvres pour faire vivre les fiches.Au besoin, fabriquez-les en augmentant leurs impôts. Secondement, vous prenez des mesures pour adoucir leur sort. Ils vous en seront reconnaissants.
Victor Lenain:
Et alors ?
Ministre de la Justice:
La carotte est moins onéreuse quand on la jette à un miséreux.
Ministre de l'Intérieur:
Pa exemple, vous ordonnez de distribuer de la soupe aux plus démunis. Voilà une mesure qui ne coûte pas cher à l'État. Ils laperont en criant: "Vice le Président Lenain."
Victor  Lenain:
Vous avez déjà essayé de laper et de crier en même temps ?
Premier Ministre:
Ce n'est pas précisément la question. Signez ici !
Victor Lenain:
(après avoir signé) Vous en avez encore beaucoup comme ça ?
Ministre de la Justice:
À moi, à moi !
Victor Lenain:
(fatigué) Allez-y.
Ministre de la Justice:
(plaçant une feuille sur le bureau) Vous signez là !
Victor Lenain:
J'aimerais savoir...
Ministre de la Justice:
C'est trop complexe.
Victor Lenain:
Juste pour apprendre.
Ministre de la Justice:
La justice est trop lente.
Victor Lenain:
C'est bien vrai.
Ministre de la Justice:
Et pourquoi ?
Victor Lenain:
Je ne sais...
Ministre de la Justice:
Parce ce qu'elle est trop compliquée, monsieur le Président. Il y a toutes sortes de tribunaux et des juges de ci et des juges de ça... des procureurs, des avocats, des greffiers, etc., etc. Le Justiciable s'y perd, ce qui n'est pas bien grave, mais le plaignant, lui...hein ? Avez-vous pensé aux victimes ?
Victor Lenain:
Je dois dire que...
Ministre de la Justice:
Simplifions, supprimons, élaguons. Un seul tribunal pour tous les crimes et délits. Un seul juge pour cet unique tribunal. Plus de procureurs. Le juge juge, pas besoin de procureur. Et, cerise sur le gâteau, seuls les innocents auront droit à un avocat.
Victor Lenain:
Mais comment savoir s'ils sont innocents avant le jugement ?
Ministre de la Justice:
Monsieur le Président ! Connaissez-vous beaucoup de cas où l'affaire n'est pas jouée avant l'ouverture des débats ?
Ministre de l'Intérieur:
À quoi servirait la police ?
Victor Lenain:
Et les exceptions ?
Premier Ministre:
Les lois ne sont pas faites pour les exceptions.
Ministre de la Justice:
Vous n'êtes pas le président d'un régime d'exception. Signez là !
 
_ _ _
Ministre de l'Intérieur:
Il faut tout faire soi-même. La barbe !... Encore que... ces petites inspections discrètes et incognito ont du bon.... Avancez vous autres !... Ce n'est pas possible d'être aussi mous... Garde à vous !.. Repos !... C'est amusant, on dirait des automates... Garde à vous !... Repos ! Garde à vous !... Repos !... Garde à vous !... Repos ! Il y a quand même des moments de bonheur dans la vie d'un ministre
 
_ _ _
Victor Lenain:
Ah ! Monsieur le Premier Ministre vous tombez bien.
Premier Ministre:
Monsieur le Président, voici une de ces expressions curieuses qui me sidèrent. Imaginez la scène: le quidam sa casse la figure en beauté. "Vous tombez bien", lui dit-on. L'autre se relève la figure en sang, trois dents en moins. =Farpaitement, ve fuis farpaitement bien tombé, on ne peut mieux".
Victor Lenain:
Vous vous trouvez drôle ?
Premier Ministre:
Je vous demande Pardon ?
Victor Lenain:
Rien... Je lis ici que vous avez décidé de créer une taxe sur la respiration en milieu pollué. Pouvez-vous m'expliquer ?
Premier Ministre:
Bien volontiers, Monsieur le Président. Partant du principe que le bénéficiaire doit participer aux frai engagés par l'État, ils est clair que, si nous invertissons dans la lutte contre la pollution, ceux qui en profitent sont tenus de verser une obole quand ils respirent un air devenu sain
Victor Lenain:
Logiquement, cela se défend, mais moralement ... ?
Premier Ministre:
Prenons un exemple: l'État construit une autoroute... vous me suivez... il semble logique que l'usager s'acquitte d'un péage... Y voyez-vous quelque chose à redire ?
Victor Lenain.
Non.
Premier Ministre:
Nous sommes dans le même cas de figure.
Victor Lenain:
Le citoyen peut choisir de prendre l'autoroute ou non. Peut-il décider de respirer ou pas ?
Premier Ministre:
Pour la première partie de votre question, vous noterez que la principale autoroute du pays relie nos deux villes les plus importances. Votre gouvernement, Monsieur le Président, n'est pas composé de naïfs. Nous avons bien entendu fait en sorte que les autres routes soient ou interdites à la circulation ou impraticables, donc tout le monde doit prendre l'autoroute et par conséquent payer.
Victor Lenain:
C'est habile, certes, mais...
Premier Ministre:
Concernant la respiration, personne n'a l'obligation légale de respirer et rien n'empêche d'aller le faire ailleurs, à la campagne par exemple.
Victor Lenain:
Et pour y aller, il faut prendre l'autoroute.
Premier Ministre:
Je vois, Monsieur le Président, que vous commencez à comprendre comment tournent les finances de l'État.
Victor Lenain:​
Et bien, je ne signerai pas cette loi.
Premier Ministre:
Je vous demande pardon ?
Victor Lenain:
Je ne la signerai pas, parce que je la trouve arbitraire et liberticide.
Premier Ministre:
Je vous ferai remarquer que votre rôle consiste à approuver les décrets et les lois préparées par votre gouvernement, non à trouver ceci juste ou cela inapproprié.
Victor Lenain:
Je suis le Président.
Premier Ministre:
Personne n'en doute, encore que ...
Victor Lenain:
Encore que... quoi ?
Premier Ministre:
Rien, rien.
Victor Lenain:
À partir de maintenant et jusqu'à la fin de mon mandat, j'entends accepter ce que je jugerai bon et refuser le reste.
Premier Ministre:
Ho ! Monsieur le Président `
Victor Lenain:
Et si ça vous cause problème, j'en référerai directement au peuple.
Premier Ministre:
Au peuple ?... Mais le peuple ne saisit que ce qu'on lui dit de comprendre. C'est un enfant à qui il faut tout apprendre.
Victor Lenain:
Là, vous avez raison. Il faut développer l'éducation publique.
Premier Ministre:
C'est ce que nous faisons.
Victor Lenain:
Précisément, j'ai lu aussi un rapport.
Premier Ministre:
Que dit-il ?
Victor Lenain:
Je n'en sais rien, je n'ai rien compris. C'est une de vos méthodes favorites, me semble-t-il. Vous noyez le propos sous une avalanche de termes abscons, soi-disant techniques. Le lecteur doit se sentir stupide, ignorant, pour tout dire largué. Plutôt que de paraître totalement imbécile, il préférera opiner ou se taire.
Premier Ministre:
Me feriez-vous un procès d'intention ?
Victor Lenain:
Tout à fait. Vous allez renvoyer ceci à qui de droit et lui ordonner de la réécrire de manière à ce que tout le monde puisse le comprendre.
Premier Ministre:
Je... c'est impossible.
Victor Lenain:
Et pourquoi ?
Premier Ministre:
Parce qu'il ne restera plus rien.
Victor Lenain:
Nous y voilà.
Premier Ministre:
Monsieur le Président, un responsable a le devoir de faire avancer la société dans les grands domaines comme dans les petites affaires. Les réformes sont indispensables pour donner l'impression que les choses progresses. C'est là l'essentiel. Qu'elles aillent ici ou là n'a aucune importance.
Victor Lenain:
Nous verrons cela plus tard, j'y compte. Une dernière chose... J'ai trouvé une lettre. L'auteur de plain du fait qu'il a écrit une douzaine de fois et qu'on ne lui a jamais répondu.
Premier Ministre:
Monsieur le Président... C'est élémentaire: il ne faut jamais répondre aux lettres qui demandes quelque chose. Au bout d'un certain nombre de tentatives, on se lasse, on met de côté, on oublie et le problème est résolu naturellement sans dérangement.
Victor Lenain:
Monsieur le Premier Ministre, vous voudrez bien exécuter ce que je vous ai demandé et répondre à ce monsieur. Je ne vous retiens pas.
_ _ _
Ministre de l'Intérieur:
Je ne sais pas ce que vous avez fait au Premier Ministre, mais il n'a pas l'air content.
Victor Lenain:
Tant pis. Çà a l'air de vous réjouir.
Ministre de l'Intérieur:
Pensez-vous ! J souhaitais m'entretenir avec vous d'un sujet qui n'est pas strictement de ma compétence, mais, voyez-vous, un ministre de valeur doit être polyvalent.
Victor Lenain:
Seriez-vous ambitieux ?
Ministre de l'Intérieur:
Moi ?... Ho !... Certainement pas, Monsieur le Président. J'ai toujours considéré que l'ambition n'a rien à faire en politique. Ce qui doit nous mener, c'est la volonté de promouvoir le bien public, non le sien propre.
Victor Lenain:
Voilà un sentiment qui vous honore.
Ministre de l'Intérieur:
Il n'est malheureusement pas partagé par tous.
Victor Lenain:
Que voulez-vous dire ?
Ministre de l'Intérieur:
Voyez-vous... Prenons... tout à fait au hasard... le Premier Ministre. Il est clair qu'il pense beaucoup à sa carrière. Il se pousse en avant.
Victor Lenain:
Il est assez rare de se pousser en arrière.
Ministre de l'Intérieur:
Oui... mais là... Dosons-le tout net, c'est un carriériste. Tout est bon pour lui assurer de l'avancement.
Victor Lenain:
Et pour lui, avancer, c'est prendre ma place.
Ministre de l'intérieur:
Je ne vous le fais pas dire. Il ne songe qu'au pouvoir.
Victor Lenain:
Tandis que vous...
Ministre de l'Intérieur:
Le dévouement au peuple, c'est ma religion.
Victor Lenain:
Au peuple seulement ?
Ministre de l'Intérieur:
Et à vous, Monsieur le Président, ça va de soi.
Victor Lenain:
En fait, quand vous cassez du sucre sur le dos du Premier Ministre, c'est juste pour m'informer , n'est-ce pas ?
Ministre de l'Intérieur:
Absolument.
Victor Lenain:
Il ne vous viendrait pas à l'esprit que je pourrais en prendre ombrage et le débarrasser de...
​Ministre de l'Intérieur:
De qui ?
Victor Lenain:
De lui ! Du Premier Ministre.
Ministre de l'Intérieur:
Monsieur le Président, qu'allez-vous penser là ?
Victor Lenain:
Si, malgré tout, je me résolvais à le limoger...
Ministre de l'Intérieur:
Oh !
Victor Lenain:
Votre absence d'ambition vous empêcherait d'accepter le poste.
Ministre de l'Intérieur:
Oh non, oh non, oh non !
Victor Lenain:
Vous seriez d'accord de le remplacer ?
Ministre de l'Intérieur:
Oh oui, ah oui, oh oui !
Victor Lenain:
Sans ambitions ?
Ministre de l'Intérieur:
Il faut bien se sacrifier, c'est ce qui fait la grandeur du serviteur de l'État.
Victor Lenain:
Je me disais aussi... Au fait, de quoi vouliez-vous me parler ?
Ministre de l'Intérieur:
Et le Premier Ministre ?
Victor Lenain:
Nous verrons, nous verrons... Alors ?
Ministre de l'Intérieur:
Heu... je... c'est à propos des nouvelles taxes. La rumeur court dans les couloirs du palais que vous songez à en établir une sur les grandes fortunes et en supprimer d'autres sur les bas revenus. Permettez-moi, Monsieur le Président, de vous dire, avec l'immense respect que j'ai pour vous, que vous faites faites routes. Ce que vous cherchez, c'est à combler les inégalités, à prendre aux riches pour donner aux pauvres. Mais, sachez bien que Robin des Bois était un pâle imbécile qui n'avait rien compris au fonctionnement naturel de la société.
Victor Lenain:
C'est à dire ?
Ministre de l'Intérieur:
Qu'est-ce qui fait progresser l'économie ?,,, La consommation, les investissements. En un mot: l'argent. Soit-ce les pauvres qui sont le moteur du progrès ? Enlevez leur ressources aux riches, c'est mettre un frein au développement. Et qui trinquera en premier ? Les pauvres, évidemment. Que les prix montes, les riches s'en moquent puisque précisément ils ont les moyens, tandis que les pauvres ne s'en remettront pas.
Victor Lenain: 
Et moralement ?
Ministre de l'Intérieur:
Monsieur le Président, la morale et la politique sont deux choses différences, mais soit, allons sur ce chemin. Qu'importe que le pauvre soit pauvre s'il a le moral. Qu'est-ce qui lu donne le moral ? Le rêve. À quoi rêve-t-il ? Aux riches qui se pavanent dans d'immenses automobiles, qui se reposent de leur absence de fatigue sur des yachts somptueux, qui épousent des princes ou des princesses. Ruinez-les et fini le rêve. Mais, Monsieur le Présent, avez-vous un cœur ?... Oh ! Pardonnez-moi ! La passion m'emporte.
Victor Lenain:
Je comprends. Vous m'ébranlez, je ne sais que dire.
Ministre de l'Intérieur:
Merci. Ne dites rien et renoncez à ce projet.
Victor Lenain:
Je vais y réfléchir.
Ministre de l'Intérieur:
Et pour le poste de Premier Ministre ?
Victor Lenain:
Je vous ai dit que nous verrions.
Ministre de l'Intérieur:
Oui... Voilà... ! Mes respects, Monsieur le Président.
_ _ _
​Premier Ministre:
Messieurs, l'heure est grave.
Ministre de l'intérieur:
Vous l'avez dit.
Ministre de la Justice:
Absolument... Heu... Pourquoi ?
Premier Ministre:
Ce président nous échappe.
Ministre de la Justice:
Il a fait une fugue ?
Premier Ministre:
Non ! Il nous échappe dans le sens que nous n'avons plus assez de prise sur lui.
Ministre de la Justice:
Il commence à n'en faire qu'à sa tête.
Ministre de l'Intérieur:
À sa tête d'honnête homme.
Premier Ministre:
Tout le problème est là.
Ministre de la Justice:
Où ça ?
Ministre de l'Intérieur:
Dans sa tête.
Premier Ministre:
Et dans sa vie.
Ministre de la Justice:
Si la question concerne sa vie, il n'y a qu'à la lui enlever.
Ministre de l'Intérieur:
N'allez-vous pas un peu vite, cher collègue ?
Premier Ministre:
Il existe d'autres moyens.
Ministre de la Justice:
Plus expéditifs, sûrement pas.
Ministre de l'Intérieur:
Je vois où vous voulez en venir.
Premier Ministre:
Je n'ai pas besoin d'y venir, j'y suis déjà. Fabriquons-lu une ville malhonnête pour le déconsidérer aux yeux du peuple.
Ministre de la Justice:
Excellent !
Ministre de l'Intérieur:
Génial !
Premier Ministre:
Il nous reste à trouver quelques vices cachés.
Ministre de la Justice:
Quelques histoires sulfureuses.
Ministre de l'Intérieur:
Quelques vilénies ignominieuses.
Premier Ministre:
Quelques infamies graveleuses.
Ministre de la Justice:
Il a une fille cachée.
Ministre de l'Intérieur:
Ah bon ?
Ministre de la Justice:
J'invente. Ça fait populaire. Il aurait cette fille avec... avec... une femme.
Premier Ministre:
Il faut faire vrai.
Ministre de la Justice:
... une femme de mauvaise vie atteinte de la petite vérole... Non !... de la vérole tout court.
Ministre de l'Intérieur:
C'est plus dégoûtant.
Premier Ministre:
Donc... le président lui-même serait vérolé.
Ministre de la Justice:
Oui, mais on ne le dirait pas.On fait croire, on sous-entend, on laisse courir la rumeur, on ne tombe pas dans la calomnie. Ce qu'on publie, c'est qu'il aurait abandonné cette femme et sa fille. Il serait très facile d'en trouver une vieille et une jeune ressemblant vaguement au Président, prêtes à jurer que c'est la vérité. On leur laisserait le choix entre un léger dédommagement et la corde.
Premier Ministre:
Je me demande si votre histoire tient la route quand on regarde la tête du président.
Ministre de la Justice:
Encore sa tête ?
Ministre de l'Intérieur:
Soyons plus réalistes. Il était bien employé de bureau, non ?
Sous un air benêt se serait caché un terrible escroc. Il aurait détourné une certaine... une énorme somme d'argent pour jouer aux courses. Seulement voilà, il ne connaissait rien aux chevaux. Il aurait donc tout perdu. Lâche et veule, il aurait accusé un de ses collègues, père de famille nombreuse. Sous le coup, celui-ci se serait donné la mort, son épouse aurait succombé au chagrin et le reste de la famille nombreuse serait tombée... blam !... dans la misère la plus noire. Le directeur de l'entreprise, ruiné, aurait suivi l'innocent collègue dans la fosse commune réservée aux suicidés.
Ministre de la Justice:
C'est une hécatombe.
Ministre de l'Intérieur:
Oui... plus de témoins. On économise le léger dédommagement.
Premier Ministre:
Je préfère.
Ministre de la Justice:
Moi, je trouve que la fille cachée...
Premier Ministre:
Et si nous restions sur le plan politique ?
Ministre de la Justice:
Comment ?
Premier Ministre:
L'apparence douce et insignifiante du président cacherait en réalité un tempérament mégalomaniaque. Il serait obsédé par le pouvoir. Il rêverait d'un culte effréné de sa personnalité. Une loi serait bientôt promulguée obligeant tous les hommes à se coiffer, si l'on peut dire... à se coiffer comme lui. Il voudrait asservir le peuple, le pressurer et le pire, l'outrance suprême, il voudrait instaurer un impôt de 10 % sur la bière.
Ministre de la Justice:
Là, il ne s'en relèverait pas, mais il nierait.
Premier Ministre:
Nous serions trois à jurer que c'est la pure vérité.
Ministre de l'Intérieur:
Nous n'avons que peu de crédit auprès du peuple.
Premier Ministre:
Le peuple croit tout ce qui le hérisse.
Ministre de la Justice:
Monsieur le Premier Ministre, Je suis contraint de reconnaître que vous version est la meilleure.
Ministre de l'Intérieur:
Moi aussi.
Premier Ministre:
Que voulez-vous... Vous êtes simples ministres, moi, je suis le premier.
Ministre de l'Intérieur:
Vous ne m'enlèverez pas de l'idée qu'un bon accident... une maladie foudroyante...
Ministre de l'Intérieur:
Bien dégoûtante pour la déconsidérer en même temps: une peste bubonique putride... une syphilis purulente... un choléra pestilentiel... un rhume de cerveau... un chancre mou... Hé ! Hé ! ... avec tuméfaction des ganglions de l'aine... une panaris à l'index de la main droite...
Ministre de la Justice:
C'est mortel, ça ?
Ministre de l'Intérieur:
Tout de même ! Une inflammation aiguë phlegmoneuse d'un doigt !
Premier Ministre:
C'est pas mortel !
Ministre de l'Intérieur:
Il faut trouver autre chose.
Ministre de la Justice:
Je sais !
Ministre de l'Intérieur:
Encore !
Ministre de la Justice:
L'idéal serait de se débarrasser de cet imbécile qui se croit devenu quelqu'un et, en même temps, d'amuser le peuple.
Premier Ministre:
Du pain et des jeux, voilà ce qu'il leur faut. Pour le pain, on verra plus tard.
Ministre de la Justice:
Des jeux...des jeux... c'est vite dit ! Vous voulez qu'ils jouent à quoi, le Lenain ?
Ministre de l'intérieur:
À la marelle... à saute-mouton...
Premier Ministre:
Ça va ! Vous n'allez pas recommencer !
Ministre de l'Intérieur:
Une bonne exécution précédée d'une série de supplices exquis: l'estrapade, les brodequins,
le tantale, la gégène, la roue, le tenaillement...
Premier Ministre:
Dites, votre rôle, c'est le Petit Larousse ou quoi ? Va pour l'exécution, mais faisons dans la simplicité. Messieurs, réglons la fin du Président Victor Lenain.
_ _ _
Victor Lenain:
J'aime me plonger incognito parmi le peuple pour savoir ce qu'il pende, car contrairement à ce que prétendent les ministres, je suis sûr que le peuple pense. (À Bilboquet) Bonjour, gamin.
Bilboquet:
Salut vieillard.
Victor Lenain:
Non mais... Sais-tu à qui tu parles ?
Bilboquet:
À un vieux qui me traite de gamin.
Victor:
Ho !... Il est mal élevé ce...
Bilboquet:
Ce quoi ?
Victor Lenain:
Ce... ce jeune homme.
Bilboquet:
Vous avez dit mal élevé ?
Victor Lenain:
Je... oui.
Bilboquet:
Alors, adressez-vous à mes parents. Je ne me suis pas élevé tout seul.
Victor Lenain:
Et bien, ce n'est pas réussi.
Bilboquet:
La réussite, c'est moi que me la ferai. Mes géniteurs n'y seront pour rien.
Victor Lenain:
En tout cas, tu ne manques pas de répartie.
Bilboquet:
On ne se refait pas... Dite donc, vous avez une tête qui me dit quelque chose.
Victor Lenain:
Ah bon ?... Ce n'est qu'une impression.
Bilboquet:
Effectivement... avec la tête que vous avez !
Victor Lenain:
Mais enfin, qu'est-ce qu'ils ont tous avec ma tête ?
Bilboquet:
Faut pas vous énerver, mon vieux. Chacun a reçu une figure à sa naissance. On n'y peut rien. Regardez... moi. On se demande quelle frayeur m amère a eue quand elle me portait.
Victor Lenain:
Je ne te trouve pas si mal.
Bilboquet:
Évidemment, vous êtes du côté ds parents... à votre âge.
Victor Lenain:
Enfin qu'est-ce qu'il a mon âge ?
Bilboquet:
Il est... comment dire... ton âge, mon vieux, est plus près du tombeau que du berceau.
Victor Lenain:
Il frise l'impertinence, le gam... le jeune homme.
Bilboquet:
L'imbécile qualifie d'impertinence le trait d'esprit d'autrui quand il est à court de réplique.
Victor Lenain:
Qui a dit ça ?
Bilboquet:
Bilboquet.
Victor Lenain:
Qui est ce... Bilboquet ?
Bilboquet:
Un grand philosophe.
Victor Lenain:
Je ne le connais pas.
Bilboquet:
La culture est l'habit du sage. L'inculture est la nudité du sot.
Victor Lenain:
Encore une citation de... Bilboquet ?
Bilboquet:
Effectivement et je suis bien placé pour le savoir... Bilboquet, c'est moi.
Victor Lenain:
Non ... !
Bilboquet:
Si ! En personne.
Victor Lenain:
Veux-tu bien m'éclairer, Bilboquet le philosophe, à propos d'un sujet qui me préoccupe ?
Bilboquet:
Je veux bien.
Victor Lenain:
Ce n'est pas que ça m'intéresse plus qu'autre chose, mais le peuple...
Bilboquet:
Oui ?
Victor Lenain:
Le peuple... que pense-t-il du... du président ?
Bilboquet:
De quel président ?
Victor Lenain:
Du nôtre...du Chef de l'État...
Bilboquet:
C'est vraiment bizarre... votre tête...
Victor Lenain:
Encore ?
Bilboquet:
Il me semble que... Bref ! Il n'y a qu'à lui demander... au peuple.
Victor Lenain:
N'en fais-tu pas partie ?
Bilboquet:
Bof !... Tenez ! En voilà deux. Allez-y demandez-leur.
​Victor Lenain:
​Heu... Bonjour Mesdames.
Myriam:​

 

La Gloire de Victor Lenain

Nous ne sommes pas "Mesdames", mais "Madame et Madame".
Victor Lenain:
Je vous demande pardon ?
Gabrielle:
Si vous dites "Mesdames", vous vous adressez à un attroupement interdit par la loi.
Victor Lenain:
Madame et Madame, je suis journaliste. Pourrais-je vous poser une question ?
Myriam:
Les journalistes sont vendus au pouvoir.
Victor Lenain:
Vous croyez ?
Gabrielle:
Ça tombe sous le sens.
Bilboquet:
Il y a quatre pouvoirs: le judiciaire, le législatif, l'exécutif et les médias. Le judiciaire et le législatif, dans les faits, dépendent de l'exécutif. Pourquoi voudriez-vous qu'il en soit autrement du quatrième ?
Victor Lenain:
Mais... nous sommes en démocratie.
Bilboquet:
Croyez ce que vous voulez, mais si vous souhaitez entamer le dialogue avec le peuple, évitez de dire que vous êtes journaliste
Victor Lenain:
(aux deux femmes) En réalité, je suis un journaliste indépendant. Je ne dépends de personne.
Myriam:
(à Gabrielle) Ça existe ?
Gabrielle:
Faut croire.
Victor Lenain:
Je peux vous poser une question ? Vous comprenez, j'ai besoin de l'avis de personnes particulièrement compétentes, des représentantes avisées.
Bilboquet:
Il apprend vite, le niais. "La flatterie est le moteur de la confidence".
Myriam:
(à Victor Lenain) Mais je vous en prie, Monsieur, faites... faites.
Victor Lenain:
Que pensez-vous du président ?
Gabrielle:
(faussement perplexe) Le président ?... Quel président ?
Victor Lenain:
Décidément, c'est une manie répandue... Le Chef de l'État !
Myriam:
C'est un homme remarquable que nous avons élu, parce qu'il avait une tête d'honnête homme et que nous ne le regrettons pas, oh non, oh non, oh non !
Victor Lenain:
Ah oui ? (À Gabrielle) Et vous...qu'en dites-vous ?
Gabrielle:
C'est un homme remarquable que nous avons élu, parce qu'il avait une tête d'honnête homme et que nous ne le regrettons pas, oh non, oh non, oh non !
Victor Lenain:
Vous êtes donc d'accord ?
Myriam et Gabrielle:
Oh oui, oh oui, oh oui !
Bilboquet:
Vous êtes sincères ?
Myriam et Gabrielle:
Oh non, oh non, oh non !
Victor Lenain:
Comment ça...non ?
Myriam:
Vous comprenez... nous devons nous méfier de la police et du deuxième bureau.
Victor Lenain:
Le deuxième Bureau ?
Gabrielle:
Le deuxième bureau, celui qui est à gauche en montant, après l'escalier, sur le troisième palier.
Bilboquet:
La police politique.
Victor Lenain:
Il y a une police politique ?
Bilboquet:
Mais non !... C'est une légende.
Victor Lenain:
Ah bon !
Myriam:
On peut vraiment tout vous dire sans risque ?
Victor Lenain:
Tout !
Gabrielle:
Sans danger ?
Victor Lenain:
Je vous le jure.
Myriam:
(à Gabrielle) C'est qu'il a un air franc avec sa tête d'honnête homme.
Gabrielle:
On dirait un imbécile heureux.
Myriam:
Et bien voilà ! Ce Président Victor est la pire crapule qui ait jamais foulé le sol de notre patrie. Il arbore comme vous une tête d'honnête homme, mais lui, c'est un fourme. Il vous écrase de taxes, d'impôts, de contributions, de péages, de droits, de TVA, de TVD...
Victor Lenain:
De TVD ?
Gabrielle:
La taxe à la valeur déduite, un impôt direct sur toutes les déductions, ristournes, rabais et remises. Le tyran nous pressure, nous exploite, nous écrase. En outre, on ne peut plus parler, même pour dire du mal des ennemis de l'État. Impossible de se plaindre, de geindre, de protester.
Bilboquet:
Si le peuple ne peut plus râler, où va-t-on ?
Victor Lenain:
Vous êtes sûres de ce que vous dites ?
Myriam:
Ça vous arrive souvent de faire vos courses ?
Victor Lenain:
Plus maintenant:
Myriam:
Hier, je réunis mes pauvres économies pour m'acheter un saucisson. J'ai un faible pour les saucissons. On ne se refait pas ? Maque de pot, ils étaient tous en action. Résultat, avec la taxe à la valeur déduite, le sauciflard m'a coûté le double que d'habitude.
Gabrielle:
Si l'on avait le droit de se réunir, je vous garantis que ce Victor Machin ne tiendrait pas longtemps,
Victor Lenain:
C'est affreux !... Que disent les hommes, vos maris, vos frères ?
Myriam:
Mon pauvre Monsieur, s'il fallait compter sur les hommes, nous ne serions pas prêtes de sortir de l'ornière. Encore que... le bruit court que cet imbécile de Président voudrait un impôt sur la bière. S'il fait ça, c'est la révolution assurée... celle des hommes naturellement.
Victor Lenain:
Une taxe sur... je ne suis pas au courant.
Gabrielle:
Pourquoi le seriez-vous plus qu'un autre ?
Victor Lenain:
Le... heu... le premier à être informé, puisque je... je suis journaliste.
Gabrielle:
(montrant son nez) Vous le voyez, celui-là ? On dit que j'ai du flair. Je sens quelque chose de pas net chez vous. Je me demande si l'on ne devrait pas, exceptionnellement, former un attroupement avec Madame pour vous forcer à dire qui vous êtes vraiment.
Bilboquet:
La retraite stratégique est la force des faibles ou celle des gens avisés qui se rendent compte qu'ils vont prendre une châtaigne dans la poire.
Victor Lenain:
Encore du Bilboquet ?
Bilboquet:
Filez ! Ça tourner au vinaigre.

_ _ _

Le Ministre de l'Intérieur et le Ministre la Justice entrent suivis de Victor Lenain garrotté et poussé par deux gardes. Le bourreau ferme la marche.

Victor Lenain:
Hé, ho ! (Au Ministre de la Justice, montrant de la tête un des gardes) Il m'a pincé ! Je vous jure qu'il m'a pincé.

Victor Lenain est poussé au fond. Les deux gardes le surveillent et le bourreau attend.

Ministre de la Justice:
Taisez-vous, vous êtes ridicule !
Victor Lenain:
Venez là, si vous osez. Je lui dirai de vous pincer. Vous verrez comme c'est agréable.
Ministre de la Justice:
Vous ne lui direz rien, parce que la justice vous a condamné à mourir muet.
Victor Lenain:
Je parlerai si je veux.
Ministre de l'Intérieur:
Encore un mot et je donne l'ordre de vous chatouiller...
Victor Lenain:
Non !!!
Ministre de l'Intérieur:
...la plante des pieds...
Victor Lenain:
Non !!!
Ministre de l'Intérieur:
--- avec une "ramige" d'un pigeon adolescent.
Victor Lenain:
On dit "rémige", pas "ramige".
Ministre de la Justice:
On vous a dit de vous taire.
Victor Lenain:
Pardonnez-moi, ça m'a échappé. (Avec un débit très rapide) J'ai un défaut.  Je comprends que cela peut agacer, je ne supporte pas qu'on commette des fautes de français. C'est parfois gênant. Tout le monde n'a pas une culture littéraire très développée. Il ne faut pas vexer les gens, n'est-ce pas... Mais là... tout de même... "ramige" au lieu de "rémige" ! Je sais bien que vous ne voulez pas que je m'exprime en public... enfin... devant ceux-là, mais on ne peut pas toujours se faire violence. Il faut dire qu'il a la tête de l'emploi. Cous comprenez, ce n'est pas seulement une confusion de termes, comme tare ou barre, le mot "ramige", hélas, n'existe pas ce qui rend la faute plus grave encore.
Ministre de la Justice:
Silence !
Le peuple:
Laissez-le parler !
Ministre de l'Intérieur:
Ne faudrait-il pas le bâillonner ?
Ministre de la Justice:
On dira encore que nous portons atteinte à la liberté d'expression.
Ministre de l'Intérieur:
C'est un condamné à mort ! Les condamné à mort n'ont plus de liberté d'expression.
Ministre de la Justice:
Alors, attachez-le.
Le peuple:
Du pain, du pain !
Ministre de la Justice:
Écoutez ! Le peuple s'énerve.
Ministre de l'Intérieur:
Haranguez-le sinon ça va être la chienlit totale.
Ministre de la Justice:
Vous croyez ?
Ministre de l'Intérieur:

N'êtes-vous pas le spécialiste de la langue de bois ?
Le peuple:
Du vin... du vin !
Ministre de l'Intérieur:
Dépêchez-vous, ils vont finir par réclamer du Boursin.
Ministre de la Justice:
(haranguant le peuple) Peuple, du calme ! Chaque chose en son temps. Demain sera au autre jour. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, d'autant plus que vos légitimes revendications ne trouveront pas leur solution sous le sabot d'un cheval. N'oublions pas que le pouvoir appartient au peuple et que le peuple s'est vous.Le tyran a été abattu par ceux-là même qui vous représentent au sommet de l'État. Il est là devant vous, sans fard et sans couronne, nu et dépouillé à votre merci.
Le peuple:
Merci ! Merci ! (au moyen âge: cri poussé pour demander la grâce).
Ministre de l'Intérieur:
C'est raté, ils demandent sa grâce.
Ministre de la Justice:
Mais non, ils nous montrent leur gratitude. (Haranguant le peuple) Nous vous avons rendu une liberté qu'on vous avait confisquée et , en prime, nous nous offrons un moment de franche rigolade, quand le bourreau fera preuve devant vous de tous ses talents pour tuer à petit feu le condamné. Vive le peuple, vive l'État, vive nous !
Le peuple:
Vive nous, vive l'État, vive les ministres.
Ministre de la Justice:
Ça suffit ! Que le Ministre de l'Intérieur lise l'acte de condamnation du traître Lenain.
Ministre de l'Intérieur:
Par le pouvoir qui m'est conféré dans la légitimité issue du peuple, je vais donner lecture de l'acte de condamnation de la Haute-Cour, concernant le traître Victor Lenain. (Lisant) Le sus-nommé est convaincu d'avoir trompé le peuple, d'avoir abusé de son pouvoir, de s'être enrichi aux dépens des riches, de se prendre pour ce qu'il n'est pas et de gêner, par le seul fait qu'il existe, le progrès auquel aspirent légitimement tous les citoyens de l'État. Pour tous ces crimes abominables, il est condamné à débarrasser de sa présence, et ceci définitivement, ceux qui veulent agir pour le bien général. En conséquence, il subira le châtiment qu'il mérite devant tous ceux qui voudrons assister à l'exécution. Ainsi, il se rendra une fois au moins utile au peuple en le faisant rigoler. Bourreau, fais ton office !

---

Ministre de l'Intérieur:
Est-ce que ça va être long ?
Ministre de la Justice:
(hurlant au bourreau) Est-ce que ça va être long ?
Le bourreau:
Ça dépend de lui. Il faut qu'il meure. S'il y met d la bonne volonté, c'est l'affaire d'une petite heure. S'il s'obstine à vivre en pure contradiction avec la volonté du peuple, il peut tenir deux ou trois jours.
Ministre de la Justice:
C'est extrêmement contrariant ! Nous avons autre chose à faire.
Ministre de l'Intérieur:
Il y a encore des accusés qu'il faut condamner.
Ministre de la Justice:
Dites, cher collègue, vous ne trouvez pas que ce bourreau a une voix familière ?
Ministre de l'Intérieur:
En effet.

Le bourreau lâche Lenain, entraîne vivement les deux ministres à l'écart et ôte sa cagoule.

Ministre de la Justice:
Monsieur le Premier Ministre !
Le bourreau:
Taisez-vous crétin, personne de doit me reconnaître.
Ministre de l'Intérieur:
Mais... que faites-vous là ?
Le bourreau:
Je change de personnalité.
Ministre de la Justice:
Si peu...
Le bourreau:
J'aime à me mêler secrètement des basses œuvres, ça m'émoustille.

Le bourreau remet sa cagoule et se rue à nouveau sur Lenain.

Angela:
Ça devient pénible.
Gaëlle:
Je commence à en avoir la chair de poule.
Ministre de la Justice:
(au bourreau) Vous ne pourriez pas utiliser une méthode plus rapide ?
Ministre de l'Intérieur:
D'autant que le peuple commence à murmurer.
Le bourreau:
Dans ce cas, on applique la procédure D5-344-22-tz. Je l'appliquerai moi-même, restons démocrate tout de même. Si les bourreaux commencent à avoir des initiatives, où allons-nous ?
Angela:
Ce qui est affreux, c'est de ne pas voir de sang. On ne sait pas où il en est.
Ministre de la Justice:
Je crois avoir entendu le peuple réclamer du sang. Qu'y a-t-il de plus démocratique que d'obéir au peuple ?
Le bourreau:
C'est vous qui décidez. Si vous voulez du sang, vous allez en avoir. (À Victor) Vous, ne bougez pas, je vais chercher mon knout (Fouet russe à lanières de cuir terminées par des crochets ou des boules de métal.)
Myriam:
Au fond, il n'a pas l'air si méchant, ce Victor Lenain.
Laurence:
Il a toujours sa bonne tête d'honnête homme.
Mireille:
Comme ça, avec les yeux fermés, on dirait qu'il dort... comme un bébé.
La Passionaria:
C'est vrai, mais on n'a jamais vu un bébé... tyran.
Myriam:
On voit bien que tu n'as pas eu trois enfants toi.
Mireille:
Je crois que les affreux, ce sont les ministres. D'ailleurs, ils étaient déjà là... avant lui.
Laurence:
Victor Lenain est aussi leur victime. Il souffre.
La Passionaria:
Sauvons la victime !... Peuple, lève-toi !
Le peuple:
On est déjà debout.
La Passionaria:
C'est juste ! Peuple, assis... tu pourras te relever.
Ministre de la Justice:
Le peuple s'agite.
Ministre de l'Intérieur:
Le peuple est lunatique. Je le sens mal.
Ministre de la Justice:
Vous avez raison: lunatique et puant.
La Passionaria:
Peuple, debout !
Le peuple:
(se levant péniblement) Il faudrait savoir... on fatigue.
La Passionaria:
Libérons le héros et arrêtons les traîtres.
Ministre de la Justice:
Le vent tourne.
Ministre de l'Intérieur:
Il tourne mal. Dans ce cas là, une seule tactique: la retraite stratégique.
Gaëlle:
(aux ministres) Vous, ne remuez sous aucun prétexte.
Angela:
Vous prononcez une syllabe, vous bougez un cil, vous clignez un œil et vous êtes changés en salami façon danois.
Ministre de la Justice:
Ne dites pas de bêtise: on ne peut rester sans cligner des yeux.
Mireille:
D'accord !... Clignez, mais taisez-vous.
Ministre de l'Intérieur:
Mon cher Ministre, cela ressemble fort à un mouvement populaire.
Angela:
Ce n'est pas un simple mouvement populaire, c'est une révolution.
Gaëlle:
Sauvons Victor Lenain.
Le peuple:
Vive Victor Lenain !
Ministre de l'Intérieur:
Impossible ! Il ne peut pas vivre, il a été condamné.
Angela:
(à des gens du peuple) Vous, vous et vous, saisissez-vous de ces deux gnafrons (compagnon de Guignol) et bâillonnez-les, nous les avons assez entendus. Vous et vous, libérez le héros.

Les deux ministres sont arrêtés et bâillonnés.

Ministre de la Justice:
Vous n'avez pas le droit.Nous sommes les élus du peuple.
Gaëlle:
Nous sommes le peuple.
Ministre de l'Intérieur:
Mais l'État, c'est nous !
Mireille:
Le peuple est au-dessus de l'État.
Ministre de la Justice:
Voilà la plus belle sottise que j'ai entendue depuis longtemps.

Deux membres du peuple entraînent les deux ministres en coulisse. Les autres vont libérer Victor Lenain.

Le bourreau:
Ah, ben non ! Je ne l'ai pas fini !
Angela:
C'est la Révolution.Il est devenu le héros. Le ministre de la Justice et le ministre de l'Intérieur ont été arrêtés.
Le bourreau:
J'en perds un et j'en gagne deux. Vive la Révolution ! (Enlevant sa cagoule) Ouf ! Il fait chaud là-dessous.
Mireille:
Regardez le bourreau, c'est le Premier Ministre !
Premier Ministre:
Oups ! Je me demande si je n'ai pas fait une erreur là.
Myriam:
Attrapons-le !

_ _ _

Le Premier Ministre réapparaît couvert d'un des manteaux du peuple, un chapeau enfoncé jusqu'aux yeux.


Premier Ministre:
Où me cacher ? Où m'enterrer ? Le peuple veut ma peau. Je hais le peuple, je vomis le peuple, re...

Myriam, Angela et Laurence arrivent surexcitées et armées d'objets divers.

Myriam:
(à Angela) Vise-moi celui-là !
Angela:
Laisse. C'est un membre du peuple. Vois comme il est pauvrement vêtu.
Myriam:
Comment sait-tu qu'il est de peuple ? L'habit ne fait pas le moine.
Angela:
Une intuition.
Myriam:
Oui ! Et bien... toi et tes intuitions...
Laurence:
C'est un pauvre hère.
Myriam:
Un quoi ?
Laurence:
Un pauvre hère, comme dans rabougri, ratatiné... un pauvre quoi.
Myriam:
"Pauvre", c'est avec "p".
Laurence:
Oui, mais il y a aussi un "r":"pauvre". Il fait pitié.
Myriam:
Ça y est ! Tu t'attendris à nouveau. Avant de la donner, ta pitié, encore faut-il qu'il la mérite.
Laurence:
Tu vois bien qu'il...
Myriam:
Hé... ! L'homme !
Angela:
Il ne réponde pas. Ce n'est peut-être par un homme.
Myriam:
Quoi alors ?
Angela:
Je ne sais pas, moi !
Myriam:
Est-ce une femme ?
Angela:
Ben nom !
Myriam:
Alors, d'après toi, si ce n'est ni une femme ni un homme, c'est quoi ?
Angela:
Tu me poses de ces questions bien trop compliquées pour moi.
Myriam:
(au Premier Ministre) Ho, l'homme ! Réponds ou je te trucide.
Premier Ministre:
Non ! Ce n'est pas moi ! Ne me faites pas de mal. J'ai horreur d'avoir mal. Je ne supporte même pas chez le dentiste après trois piqûre anesthésiantes. Je ne suis que le sosie.
Myriam:
Le sosie de qui ?
Laurence:
C'est quoi un "sot-ci" ?
Myriam:
C'est... c'en est un qui n'est pas un autre, mais on croit qu'il l'est, parce que, bien qu'il ne le soit pas, c'est s'il l'était... Tu as compris ?
Laurence:
Bien sûr.
Myriam:
Tu as compris... vraiment ?
Laurence:
Puisque je te le dis. Tu vas voir (Au Premier Ministre) Hé, vous ! Vous êtes qui ?
Premier Ministre:
Je... je suis un pauvre hère.
Laurence:
(à Myriam) Tu vois !

Myriam va regarder le Premier Ministre de très près.

Myriam:
Tu as un air qui me dit quelque chose.
Angela:
On n'en sort pas.
Myriam:
De quoi ?
Angela:
Un hère qui erre avec un drôle d'air.
Premier Ministre:
Je suis innocent.
Laurence:
C'est impossible.
Premier Ministre:
Comment ?
Laurence:
On ne t'a encore accusé de rien. On ne peut pas être innocent de rien.
Myriam:
Il y a quand même quelque chose qui ne tourne pas rond. Pourquoi as-tu peur comme ça ?
Premier Ministre:
Parce que je suis un grand lâche.
Angela:
Je vais peut-être dire une bêtise.
Myriam:
Ça ne fait rien, on a l'habitude.
Angela:
S'il a peur, c'est qu'il a quelque chose à se reprocher.
Premier Ministre:
Ce n'est pas vrai ! J'ai toujours agi selon ma conscience.
Laurence:
Alors, c'est sa conscience qui es
t en cause.
Premier Ministre:
Je ne pensais qu'un bien du peuple.
Myriam:
Qu'a-t-il à voir avec le peuple ?
Laurence:
Il en est comme tout un chacun.
Premier Ministre:
C'est par pur altruisme que j'ai mené les affaires de l'État.
Myriam:
Qu'as-tu dit ?
Premier Ministre:
Je... c'est...
Angela:
Je le reconnais !
Laurence:
Moi aussi ! C'est le Premier Ministre.
Premier Ministre:
Non, non, non !
Myriam:
Tu t'es trahi. Il va falloir répondre de tes crimes devant le tribunal du peuple.
Premier Ministre:
Je ne reconnais pas la compétence de cette juridiction d'exception.
Laurence:
Quelle prétention !
Myriam:
Quand tu te balanceras au bout d'une corde, au gré du vent, que les corbeaux viendront gober tes yeux, peu importe que tu contestes on non la légitimité des juges.
Premier Ministre:
Non, pas ça ! J'ai horreur des oiseaux.
Angela:
Une sottise me vient à l'esprit.
Myriam:
Encore ?
Angela:
Il a fait beaucoup de mal pendant très longtemps. Son châtiment ne peut pas être expéditif. Il doit souffrir longuement.
Myriam:
C'est juste.
Laurence:
Laissons-le vivre dans la misère, dans l'opprobre, l'avilissement, la déchéance, la honte et l'ignominie.
Premier Ministre:
(d'un ton détaché) Hé bé ! Vous avez du vocabulaire, vous. (Implorant) Non ! Tuez-moi plutôt... sans douleur.
Laurence:
Tu vois, ça ne lui plaît pas.
Myriam:
Tu as peut-être raison. (Au Premier Ministre) Va, fuit ! Tu finiras ta vie dans l'obro...l'oppro... dans ce qu'elle a dit.
Premier Ministre:
Et si je ne veux pas ?
Myriam:
C'est la baffe !

_ _ _

La Passionaria:
La victoire est totale. Vive la Révolution, vive le peuple.
Le peuple:
Vive nous !
La Passionaria:
Tout va changer. Nous avons un héros.
Angela:
Victor Lenain, il a une tête d'honnête homme.
Gaëlle:
Mais... c'était le tyran !
Mireille:
Les ministres voulaient le tuer.
Myriam:
Et alors ?
Gabrielle:
Ça prouve qu'il était avec nous.
Laurence:
Et puis, ça rassurera les autres États.
Bilboquet:
Tout change ! On prend le même et on recommence.
Angela:
Gamin, tais-toi !
Bilboquet:
Qu'est-ce que vous avez dit ?
Angela:
Heu... Jeune home, laisse faire celles qui savent.
La Passionaria:
Vive Victor, notre héros !
Le peuple:
Vive lui, vive nous !
La Passionaria:
Changeons les lois !
Le peuple:
Ouais !
Gaëlle:
D'abord que les riches soient pauvres.
Le peuple:
Ouais !
Mireille:
Après, que les pauvres soient riches .
Le peuple:
Ouais !
Bilboquet:
Voilà qui change tout.
Myriam:
Le pouvoir à ceux qui ne l'avaient pas !
Gabrielle:
L'impuissance à ceux qui l'avaient.
Laurence:
Qui avaient quoi ?
Gabrielle:
Ben tiens... le pouvoir.
Le peuple:
Ouais !
La Passionaria:
Que celles et ceux qui sont pour lèvent la main, que ceux qui sont contre la ferme, sinon ils prendront une baffe.
Le peuple:
Ouais !
Bilboquet:
Ça, c'est la démocratie.
Angela:
Ce n'est pas juste. Chacun a le droit de s'exprimer.
Gaëlle:
À quoi ça sert, puisque les opposants ont tort ?
Mireille:
S'ils sont en majorité, ils ont raison.
Myriam:
Les opposants ne peuvent pas être majoritaires. S'ils le sont, ils ne sont plus opposants.  Les autres qui le deviennent.
Gabrielle:
Si on commence avec un esprit négatif...
Laurence:
Au fait, on vote sur quoi ?
Bilboquet:
Peu importe pourvu qu'on vote.
Laurence:
Alors, je suis pour.
La Passionaria:
Il n'y aura plus de ministres.
Angela:
Qui dirigera les affaires ?
Gaëlle:
Le peuple.
Mireille:
Comment fera-t-il ?
Myriam:
Sa masse l'en empêche.
Gabrielle:
Que le peuple délègue son pouvoir à des représentants pour qu'ils soient moins noumbreux et donc efficaces.
Laurence:
Ça, c'est une bonne idée.
Bilboquet:
Appelons-les "ministres" et vive la Révolution.
La Passionaria:
Dis-donc, Bilboquet, n'essaierais-tu pas de semer le trouble ?
Angela:
Oui, avec ses remarques.
Gaëlle:
C'est un défaitiste.
Mireille:
Un agent de l'ennemi.
Myriam:
Un provocateur payé par les autres.
Gaëlle:
Les autres quoi ?
Laurence:
Pendons-le !
Le peuple:
Ouais !

Les uns s'emparent de Bilboquet et le portent au-dessus des têtes, les autres préparent une corde. Le peuple joyeux crie: "La corde ! La corde ".

Bilboquet:
Hé ! Ça va pas ?... Non... pas la corde... pas la gorge... j'ai une angine chronique.

Victor Lenain réapparaît.

Victor Lenain:
Arrêtez ! Vous êtes fous ?
Angela:
Notre héros !
Gaëlle:
Vive Victor !
Mireille:
Laissez-nous faire, le peuple est heureux.
Myriam:
Pour une fois qu'on rigole.
Gabrielle:
Une petite pendaison n'a jamais fait de mal à personne.
Bilboquet:
C'est vous qui le dites.
Laurence:
Pourquoi ne pas s'amuser un peu ?
Victor Lenain:
Vous appelez ça "s'amuser" vous ? Vous avez perdu l'esprit ? On ne peut pas pendre un enf... un jeune homme dans un spectacle tous publiques, voyons ! Vous imaginez la réaction des spectateurs et de la critique ?
La Passionaria:
Victor Lenain, le peuple t'aime.
Victor Lenain:
Tant mieux.
La Passionaria:
Il a décidé de faire de toi son héros.
Victor Lenain:
Si ça peut lui faire plaisir...
La Passionaria:
Il a décidé de te laisser le pouvoir.
Victor Lenain:
Qu'il le garde.
Angela:
Quoi ?
Gaëlle:
Qu'est-ce qu'il a dit ?
Mireille:
Il ne veut pas.
Myriam:
Il plaisante ?
Gabrielle:
Il n'en a pas l'air.
Laurence:
Qu'est-ce qui lui prend ?
La Passionaria:
Explique-toi !
Victor Lenain:
J'étais tranquille dans mon petit bureau. J'avais des rêves de gloire, certes, mais comme tout un chacun. On m'a élevé au pouvoir, j'ai vu, j'ai compris. Je retourne chez moi.
Le peuple:
Ho !
Victor Lenain:
Vous trouverez bien quelqu'un d'autre.
La Passionaria:
Qui ?
Victor Lenain:
N'importe qui !... Tenez !... Prenez Bilboquet !...
Le peuple:
Ouais !

Victor Lenain disparaît. Le peuple porte Bilboquet en triomphe.

Bilboquet:
Hé ! Ça ne va pas ? Laissez-moi ! Ne me tuez pas ! Je suis encore bien jeune, je n'ai pas beaucoup servi...
Le peuple:
Vive Bilboquet, vive notre prince.
Bilboquet:
Mais... vous êtes complètement cinglés ?
Le peuple:
Vive notre prince, vive Bilboquet.
Bilboquet:
Lâchez-moi !... Mais lâchez-moi, bande d'idiots !
Le peuple:
Bilboquet ! Bilboquet ! Bilboquet !
Bilboquet:
Au secours !... À l'aide !... Ils veulent me faire roi !
 
Capture d’écran 2025-02-11 à 15.19.51.png
bottom of page